3857. -Bien que ce Soit mon pays, c'est un tiste pays, avouons-le. Je me sens submergé par le flot de la bêtise qui le couvre, par l'inondation du crétinisme sous lequel il disparaît. Et j'éprouve la terreur qu'avaient les contemporains de Noé, quand ils voyaient la mer monter toujours. Gustave Flaubert

Quand la première te dit "T'es trop con", la deuxième "T'es trop moche", la troisième "Tu dis que des conneries", la quatrième "Tu t'es regardé ?" la cinquième "T'es trop bien pour moi", la sixième "Va chier", la septième "Je me réserve pour celui que j'aime", la huitième "Je ne t'aime pas", la neuvième "Tu ne m'aimes pas", la dixième "T'es pédé", la onzième "Je suis lesbienne", la douzième" Je suis pas une pute", la treizième "On voit bien que t'as pas envie", la quatorzième "T'as vu ta gueule?" , la quinzième "T'as vu tes fringues", la seizième "Tu pourrais faire un effort", la dix-septième "Tu bandes même pas", la dix-huitième "T'es vraiment le gros porc, si tu me demandes ça c'est vraiment la preuve que tu ne m'aimes pas" -sans dec j'ai lu ça en toutes lettres dans un Courrier du Coeur, la dix-neuvième "Tu sais que raconter des histoires de cul", la vingtième "Tu pues des pieds", la vingt-et-unième "Ton pote il est tout de même plus mignon", le vingt-deuxième "T'as vu ton vélo à la con ?", la vingt-troisième "T'es un radin", la vingt-quatrième "Tu es toujours sous la coupe de ta mère", la vingt-cinquième "Tu as pensé à ce que va dire mon père", la vingt-sixième "Tu es toujours fourré chez tes parents", la vingt-septième (on passe aux chiffres parce que ça commence à être épuisant) -la 27è "Je quitte pas ma copine", la 28è "Je quitte pas ma soeur", la 29è "On va déménager", la 30ème "Y a un gros chien qui monte la garde au pied de l'escalier", la 31è "Ma proprio va s'apercevoir que je reçois quelqu'un", la 32è "Tu es trop prétentieux", la 33è "Tu manques de caractère", la 34è "J'aime pas les puceaux, la 35è "Y a des putes pour ce que tu me demandes", la 36è "Allons à Jésus", stop. Quand tu as toujours des mecs pour faire les premiers pas sournois, style: "Je cherche un homme, un vrai, tu vois ce que je veux dire" ; ou "je cherche un ami, un vrai, tu vois ce que je veux dire" ; ou qui essaient de te frôler les doigts quand vous écrasez votre mégot en même temps que lui dans le même cendrier, je vois ce qu'il veut dire, ou encore "J'ai fait six mois de prison et forcément là-bas j'ai pris des habitudes alors si tu voulais".

Si tu dis à une femme que tu en as marre d'être poursuivi par les mecs elle s'éloigne respectueusement n'est-ce pas, parce qu'elle n'est pas une bouée de sauvetage. Il y a des femmes qui te mettent carrément la tête sur l'épaule, mais devant trente témoins qui ne regardent que ça ; qui avouent à ta femme mais surtout pas à toi qu'elles essaieraient bien -ou mieux, beaucoup mieux: qu'elles auraient bien essayé, mais il y a dix ans -"quelque chose" avec toi; qui te disent dans la rue "Est-ce que je peux vous rendre un petit service", mais avec ta femme plantée en pleine rue à trois mètres derrière toi devant une vitrine; qui te roucoulent en pleine rue "Bonjour mon beau Monsieur " mais en disparaissant tout de suite derrière une porte à tambour, ce qui tait que tu ne sais pas comment enchaîner, on n'est pas dans un film ni dans une chanson de Barbara -la suivre en débitant des âneries ou attendre qu'elle ressorte, pourquoi pas une heure ou deux. ...

Parce qu'on t'attend au tournant, mon vieux; la moindre inflexion de travers, le moindre tic, la moindre platitude, le moindre je ne sais pas moi froncement de sourcil, et c'est foutu! Exactement comme le singe savant qui fait son numéro. C'est ça qu'elles exigent: le sans faute. Sinon, elles n'en ont rien à foutre! Parce que les femmes, elles sont parfaitement autonomes avec leur corps. Jamais un désir, ou du moins jamais sans en avoir soigneusement pesé tous les avantages et tous les inconvénients. Elles risquent plus. Bon d'accord. Vive l'androgynie, je dis ça comme ça...

Alors tu commences à te poser des questions. Tu es au seuil de la vieillesse et tu te poses des questions, encore. Tu te sens con comme Woody Allen, talent en moins ce qui n'est pas peu dire. Tu trouves une femme qui te raconte que "C'est pareil pour les femmes, il n'y a pas moyen de s'en lever un". Tu te dis que tu es tombé sur un phénomène de foire. Pas du tout, en voilà une autre qui t'avoue qu'il n'y a pas moyen de garder un mec après le premier coup tiré. Tu te dis "Elles ont de la veine elles en ont tiré au moins UN". La 37è te dit "On ne va tout de même pas faire ça à mon mari." La 38è "Ah mais tu en as déjà une" (de femme) (C'est vrai ça, j'ai déjà un livre, qu'est-ce que je pourrais bien faire d'un deuxième; notez qu'une fois j'ai fait la même plaisanterie avec un slip: "Ca se change de temps en temps" -réponse: "J'avais déjà entendu comparer les femmes à bien des choses, mais à des slips, jamais" -m'en fous, je ne l'aurais pas baisée.) (Parce qu'il faut bien vous dire une chose: les femmes, même à 50 balais, elles en sont restées à la morale de midinette: On ne chipe pas un homme à une autre!

Mais pauvres cruchasses, tout le monde est déjà pourvu, de toute façon! Comme me disait l'une d'elles un jour en 88 : "J'ai déjà ma vie de faite, tu ne t'imagines pas que je t'ai attendu ?" Moi non plus ma vieille, moi non plus. Mais la variété, ça ne vous dit rien? Non, l'habitude, c'est tout. Les femmes "confondent leur coeur avec leur cul" (Flaubert), elles gèrent leur cul comme une épicerie de quartier. Avec celui-ci, tant. Avec celui-là, tant. Jamais rien de spontané, jamais d'élan, jamais de risque. N'oublie pas que les trois commandements de la femme sont 1) pas de risque, 2) pas de risque, 3) pas de risque -bon, voir plus haut Je me renseigne, sottement, vingt ans après -ça, c'est de la spontanéité de la comprenette -est-ce qu'une telle aurait voulu -oh non, qu'on me répond indignéE, elle n'aurait tout demême pas voulu faire de peine à ta femme! Attends,réponds-je à "on", indignée; quand tu as viré avec pertes et fracas tel garçon vachement amoureux et tout, sympa, qui voulait faire sa vie avec toi, même que je l'ai vu pleurer comme un veau, tu t'es pas demandé si tu faisais de la peine à quelqu'un par hasard? Et Untel,pour se mettre à la colle avec ton cul, il n'aurait pas viré brutalement sa gonzesse précédente du jour au lendemain sous n'importe prétexte, parce qu'elle était trop grosse et dépressive? Tu ne t'es pas demandée par hasard si tu ne faisais pas de la pei peine à quelqu'un? C'est tout de même incroyable ça : quand c'est une femme qui désire, ah là là, c'est vachement amoureux émouvant et tout, mais dès que c'est un mec, c'est aussitôt le gros salaud, le gros porc macho à éliminer, et quand c'est moi, alors carrément on me ressort de la morale de catéchisme! C'est Quoi ce truc? Et on voudrait Que je reste poli encore?

La 39è se recule quand tu veux lui faire une bise parce que tu as pris l'air trop con. La 40è veut que tu abandonnes ta femme actuelle. La 41 è veut que tu abandonnes ta femme actuelle. La 42è veut que tu abandonnes ta femme actuelle. Pareil pour la 43è, la 44è, la 45è. La 46è te dit "Je ne crois pas à tes déclarations; moi ce que je considère chez un homme qui prétend m'aimer, c'est ce qu'il serait prêt à faire pour moi." Tu frissonnes d'horreur et tu passes ton chemin. C'est la meilleure amie de ta femme d'ailleurs.

Qui t'as traité exactement de la même façon: tu le payes encore, et tous les jours, et au prix fort, le fait qu'elle ait cédé il y a trente-cinq ans. Quand à la meilleure amie, elle t'a dit qu'elle aimait se masturber, se faire masturber, mais que c'était tout. Tu l'as vue à poil, mais juste au moment où tu étais en imperméable, avec une valise dans chaque main parce qu'il y avait quelqu'un à chercher à la gare, et qu'il ne restait plus qu'une demi-heure. Comme ça au moins elle était bien sûre et certaine que tu ne passerais pas à l'acte, que tu ne ferais pas de bêtises (c'est leur expression, faire des bêtises, on se croirait toujours avec elles dans un roman de Paul Bourget -ah oui c'est vrai tu ne connais pas; va faire du rap). Sans compter que j'ai lu dans un entrefilet (et quelle confiance accorder aux entrefilets, surtout dans un vieux numéro de "Marianne") que le dernier sport en vogue dans les boîtes, c'est de se faire draguer ouvertement par une femme ou deux de préférence, de se sentir bien à l'aise et tout, et au moment où tu commences à te permettre quelques privautés, de te faire jeter comme un sagouin, "Non mais qu'est-ce que c'est que ce mec", "Dégage gros porc", "Mais c'est pas vrai il s'y croit ce con", et autres amabilités.

De toute façon tu trouves déjà la chose dans les mémoires de Brantôme: ces demoiselles s'excitaient avec des hommes, et puis elles allaient se finir entre elles. Et notre brave Brantôme de s'indigner, la main frémissant sur le braquemart ("large épée courte du XVIè s.) -et à leur place, tu aurais fait pareil, se prendre un gosse avec une grosse brute qui ne sait qu'entrer et sortir en faisant du mal et sans même ôter son armure, évidemment... Bon, c'est de toutes les époques, et tu donnes raison aux femmes... C'est à se flinguer. J'ai tellement aimé les femmes pourquoi mais pourquoi nom de Dieu ne me l'ont-elles jamais rendu... Après ça, on vient te dire: que tu t'y prends mal; que t'aurais dû ceci, pas dû cela, que -merde, cherche pas, c'est toujours ta faute. Pour les éditeurs, c'est pareil : trop personnel; pas assez personnel; trop littéraire; pas assez littéraire. Tu veux placer tes toiles dans une galerie : c'est trop personnel. Galerie suivante: c'est trop banal. Galerie suivante, rue Jean-Jacques Bel à Bordeaux: " Oh mais dès la rue j'ai vu tout de suite que ce n'était pas le genre qui plairait à la clientèle " alors tu retournes ta toile tu montres l'envers et tu dis " Et ça, c'est dans le goût de la clientèle?" On te répond sur un ton pincé " Oh Monsieur je vous en prie ", c'est toi qu'on humilie mais c'est encore l'autre qui joue les vexés, la prochaine fois tu montreras ton cul ou tu entreras en rotant, j'en ai même vu un la tête en arrière un an de plus que moi qui te sort "

Mais à quoi ça sert cette tache rouge là, vous voyez, si je mets mon doigt ça la cache, ça n'apporte rien au tableau ça ne lui enlève rien non plus " -pourquoi, mais pourquoi j'ai pas pensé à lui dire que son doigt il pouvait se le foutre quelque part, on a peur de vexer mais putain c'est eux qui sont vulgaires avec leurs airs de se savourer leur petite supériorité de propriétaire qui prennent des risques financiers coco tandis que toi tu es le petit merdeux barbouilleur t'as rien à dire, attends t'as pas tout lu, ce connard maintenant ij a du mal à survivre il loue ses galeries en sous-sol à des prix exorbitants à tant la semaine rue Cond., il s'en fout bien de la qualité maintenant, si c'était une question de pognon il n'avait qu'à le dire tout de suite ce n'est pas une honte de manquer d'argent, mais pourquoi se donner le plaisir sadique d'humilier le consultant comme ça juste pour montrer que c'est toi le cador qui juge, pauvres types tous autant que vous êtes, moi jamais ça ne me viendrait à l'idée d'humilier quelqu'un comme ça pour le plaisir.

Tu te plains: "T'es pas tout seul. " T'es malade: "Attends te plains pas, y a les morts" -changeons de sujet. Je suis allé voir un spectacle (il n'y a qu'eux de sacré; les gens du spectacle; qui viennent là te trouver, qui te respectent, qui ne te demandent pas si tu es digne d'eux et si tu es abruti ou intelligent; qui te re-présentent; qui te présentent une deuxième fois, au cas où tu pouvais avoir une deuxième chance. Ils te montrent comment tu fonctionnes. Ils te tendent un miroir, au cas où tu te reconnaîtrais; parfois ils te guérissent; ils te donnent le meilleur d'eux-mêmes; ils te montrent des hommes, des femmes, comme toi, qui aiment, qui espèrent ou qui souffrent.

Tiens je vais te citer du Claudel, ce gros porc, mais tout de même, qui a dit ceci, et mets-toi le dans le calbard : "...la salle n'est rien que de la chair vivante et habillée. Et ils garnissent les murs jusqu'au plafond -Et je vois des centaines de visages blancs. L'homme s'ennuie, et l'ignorance lui est attachée depuis sa naissance. Et ne sachant de rien comment cela commence ou finit, c'est pour cela qu'il va au théâtre. Et il se regarde lui-même, les mains posées sur les genoux. Et il pleure et il rit, et il n'a point envie de s'en aller." -crève de jalousie mon frère, c'est le plus beau passage de ma revue, et c'est de ce gros con de Claudel.

Et toi tu prends toute cette beauté dans la gueule, tout ce travail, et c'est tellement beau, tellement vulnérable, que même si c'est mauvais, tu ne peux pas siffler; je n'ai jamais sifflé un acteur de théâtre, un musicien, une acrobate, parce qu'à chaque fois, tu peux être sûr qu'il ou elle a donné le meilleur, même si ce n'est pas fameux, et en général, de travailler comme ça sans filet, ça donne le meilleur.

Et tu prends toute la beauté du Ballet de Béjart par exemple en pleine gueule, et tu pleures, tu détournes les yeux de la scène parce que c'est trop beau, que tu as honte, tu te mets la main sur les yeux et tu sanglotes dans ton coin discrètement tout en désirant secrètement que tout le monde te regarde mais le spectacle est sur la scène et pas sur ton strapontin, tu es frustré tu aimerais être avec toute cette belle jeunesse qui danse mais tu n'as pas travaillé huit heures par jour avant de monter sur les planches, tu es vieux, et tu vas faire connaissance avec d'autres planches. Et tu cries "Merci", "Efcharistô", "Thank you", "Danke " dans toutes les langues, celles de tous les danseurs, et tu voudrais rejoindre tous ceux qui dansent ou qui jouent là à cinq mètres de toi si tu as payé le bon prix, qui n'est jamais trop cher.

Et tu sais ce qu'ils te donnent, pourquoi ce n'est jamais trop cher ce qu'ils te donnent? Ils te rendent ta dignité, parfaitement, ils t'expliquent ce que tu es, tu es ce jeune homme bondissant, tu es ou tu aimes cette fille qui transpire en souriant sous son maillot et ses paillettes, ton être vaut bien quelques billets de cent balles. Et aussi que c'est le seul endroit où tu puisses regarder une femme bien à tond sans te faire agresser, sans qu'elle ait ouvert la bouche, ni toi, pas de risque, c'est ta devise à toi aussi, après tout, et que tu t'imagines mourir d'amour, en oubliant, pour une fois, pour une seule petite fois, que si tu ouvrais la bouche, à la première parole de travers, au moindre signe d'émotion, elle se foutrait de ta gueule comme les autres. J'ai vu le portrait à la télévision de la danseuse Sylvie Guilhem ; c'était extraordinaire. Savez-vous pourquoi? Parce qu'on voyait un corps qui se donnait, sans la moindre réserve, qui se donnait à lui-même, jusqu'au fond de sa propre recherche métaphysique, muscle après muscle, tendon après tendon, et qui se donnait à toi aussi, le pauvre con devant ton écran ou devant la scène. Et surtout, surtout, parce qu'il n'y avait plus dans ce corps offert, dans ce corps désossé, mystiquement désarticulé, divine épure, plus la moindre, vous entendez bien, la moindre trace de ces afféteries, de ces tortillis, de ces fiertés crétines, de ces attirances, de ces putasseries, de ces minauderies, de ces insupportables prétentions que tous les beaux penseurs de la vieille France appellent la "féminité".

Et pour avoir filmé cela, il fallait être une autre femme, la réalisatrice, japonaise je pense, dont j'ai oublié le nom, et qui est "très proche" de Sylvie Guilhem. Il n'y a qu'une femme pour ainsi dépouiller une femme de tous ses oripeaux dits "féminins", pour la restituer dans son universalité d'être humain, sans sexe. Et sur la scène, ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que tous ces danseurs, hommes et femmes, sont pourtant hommes et femmes, avec leur sexe, leur trou du cul (j'emprunte à Béjart, là : ce n'est pas "une grossièreté gratuite", c'est Béjart lui-même dans "Mathilde" : "Deux mille spectateurs, ça fait deux mille trous du cul" -de la prose d'époque, à la Cohn-Bendit) -mais tous ces organes-là rendus à leur dignité première, à leur place dans le corps, exactement là où il faut, mais désinvestis de leur pouvoir tyrannique, non pas niés, ni exaltés, mais partie du corps au même titre que les autres, le mollet, le cou, le dos -et c'est le corps tout entier qui devient objet de désir, de désir de l'âme, parce que tu ne vas tout de même pas prétendre, toi le poussah dans ton fauteuil, souiller de ta sale queue recroquevillée ces corps de lumière, cette chair qui n'est plus de la chair, celle avec laquelle précisément nous ressusciterons s'il y a résurrection -et exspecto resurrectionem mortuorum, le passage le plus beau du Credo (le quoi? -Va faire du rap) -le passage le plus absurde, cette croyance pratiquement scientifiquement démontrée qu'un jour, il ne peut pas en être autrement, nous ressusciterons tous, dans notre corps de gloire, dans notre corps de Grâce, eussions-nous été des dizaines de milliards, qu'est-ce que des dizaines de milliards pour Dieu s'il y a un Dieu.

Quand tu as vu cela, de tes yeux vu, tu peux mourir, le plus logique serait que tu mourusses, mais tu ressens à la fois, illogiquement, connardement, le désir de rentrer chez toi pour te livrer toi aussi à ta chimère, écriture, soutien psychologique, sculpture, quoi que ce soit, tu as envie de passer le flambeau, tiens, de passer même le mégot faute demi eux, tant qu'il en reste, tu en deviens obscène, sur la scène, et en même temps -tu voudrais mourir, là, tout de suite, parce que la beauté t'a transpercé, que tu ne pourras jamais plus vivre quelque chose de plus intense, et tu pleures de beauté, et je détournais mes yeux avec la tête dans les mains parce que c'était trop beau, comme quand tu fermes les yeux au moment de l'orgasme.

C'est idiot, je voulais vous dire ça aussi, pour qu'il ne soit pas dit que je sois toujours un fouteur de merde, pas si original que ça paraît-il, mais qu'importe: vous dire que la fraternité, LA VRAIE VIE, je ne la sens qu'à distance, de mon fauteuil, souvent même devant la télé, parce que là, au moins, tu peux, sans risque, derrière l'écran, contempler le corps et les yeux et les larmes et la beauté surnaturelle -parfaitement -sans qu'une femme vienne t'aboyer à la gueule "tu veux ma photo ?"

A l'abri de l'écran tu peux te permettre de prendre des airs extatiques, tu peux envoyer des déclarations dingues, la nuit, tu peux tenir des conversations extraordinaires avec tant de femmes entrevues ou jeunes filles dont tu pourrais être le grand-père. et ma parole ce n'est pas de cul Que tu Darles mais de sentiments, ou du temps, ou de la vie entière à partager avec chaque femme, chaque femme mérite qu'on passe une vie entière avec elle, mais dès que tu te trouves en face d'une femme ou d'un homme réel, "c'est la même vacherie qui recommence" dit Céline, faut faire gaffe à tout, tu n'as pas le droit de faire ceci, de regarder cela, de tordre ta bouche comme ceci, de cligner les yeux comme cela, il faut que tu connaisses ton code social sur le bout des doigts, parce que l'autre en face ne manquera jamais une occasion de te ramasser, et parfois l'autre, c'est toi.

Je sais bien ce que me disent mes meilleurs amis, que je me trompe, que je me fais des idées, que tout le monde m'aime bien pourvu que je reste à ma place, mais justement c'est ça que je ne sais pas faire, bon, eh bien montre-nous de quoi tu es capable, euh je fais "le Singe Vert", eh bé c'est pas terrible, si c'était pour rendre service au moins :mais non c'est juste pour faire le malin bon j'arrête. Non en réalité je voulais montrer que j'écrivais mieux que les autres -attends tu rigoles?

II y a l'internet pour ça, eh ben non, pas du tout, pas du tout, j'ai déjà suffisamment de connards autour de moi je n'ai pas besoin d'aller en chercher d'autres à Strasbourg ou en Nouvelle-Zélande, j'ai essayé; ils sont émouvants les connards, tu éprouves le besoin d'être poli, avec quoi tu te battais les couilles sur la grosse caisse déjà, ah oui les filles que tu n'as pas pu tomber, tu en étais à la quarantième pas rugissante, elle te dis "Va te rhabiller", la 41è "Tu manques de fric", la 42è "Y a pas que le cul dans la vie", la 43è -je me répète, peut-être? j'ai 56 ans, ni gloire, ni argent, ni femmes, ni voyages, et il va falloir déjà que je crève? que je vieillisse? ben merde alors!

-Oh, arrête de te plaindre -écoute mon con si tu empêches les hommes de se plaindre, il n'y a plus d'art, il n'y a plus Mozart, il n'y a plus Mickey-l'Ange -tiens, mon rappeur qui dresse l'oreille -tu te prends pour qui, tu ne vaux pas plus que les autres -à part ça, c'est moi qui me répète; mais les autres, en face, ils en mettent un rayon aussi, merde.

Autrefois c'était un mérite de vouloir se distinguer des autres, maintenant on dirait que c'est la Grande Tare, c'est humain, et moi et moi et moi, salut tout le monde. salut frérot je ne me suis jamais senti aussi humaniste, je cherche une belle formule pour finir en beauté, je vous la dirai la prochaine fois.

Mais il n'y aura pas de prochaine fois.

-Ta

gueule.