MON GROS RAT
BERNARD COLLIGNON

LE RAT ET LA POUBELLE

NOUVELLE ABJECTE ET NIAISE


    Le récit commence dans la plus pure abjection ; le personnage est un rat, avec sa casquette en arrière. Il possède un museau long et épais, comme un radis noir, avec des moustaches dégoulinantes de débris de mouches. Face à lui, une poubelle new style, façon bouche de métro Guimard. Verte. Le couvercle bâille et répand des odeurs. Elle contient des déchets radio-actifs de type foudroyant. Le rat fait le tour de la poubelle, qui suinte vachement sur le ciment.

    Il agite son gros museau de radis noir. La salive s'accumule entre ses dents. Ses petits yeux verts (et non rouges) s'agitent, le mouvement de ses pattes devient turbulent, son poil exprime le désespoir et l'envie.     Il sent toutes sortes de bonnes odeurs : la tomate velue de moisissure, le yaourt pourri (mêlé de Solexine), la banane fermentée, ce qui est banal. Mais aussi : le ragoût de dentiste (avez-vous remarqué l'odeur de clou de girofle dont regorge l'amalgame ?), le missel poivré (à la vulve de bigote), divers anathèmes, et : la carotte, seule odeur fraîche.

    Il monte sur ses pattes arrière, gratte les cannelures de ses griffes sales, non préhensiles toutefois. Il sautille en couinant, opère un mouvement de recul, refonce pour percer la muraille de plastique (la matière dont sont faites les poubelles devient de plus en plus légère et dure).

   Le couvercle en équilibre bascule, tournant sur son umbo (I' "umbo" est la bosse du petit bouclier romain, sous laquelle se resserre le poing résolu du légionnaire). Dans le fond renversé du couvercle, Notre Rat découvre un débris de tissu qu'il avale goulument. Et c'est là que la dimension S.F. de l'écrit se révèle, car il s'agit d'un tissu hallucinogène, fade.

    Notre Rat médite. Il n'est absolument pas indispensable qu'il porte les traits de tel homme politique. Il veut changer sinon la France, ou quelque pays qui plaira, mais son propre lui. C'est sa première méditation : "Mon poil est trop rêche".

    Deuxième méditation : "Je suis seul. Personne ne s'intéresse à moi ni à mon gros museau velu ("G.M.V.") Je n'ai à offrir que mes couinements, qui ne valent pas un bon hurlement de thriller. Même en sautant le long des cannelures, je ne pourrais atteindre la grosse hotte débordante et, paraît-il, radio-active, donc susceptible de développer des mutations."

    Va-t-il céder à la tentation de la prière ? Suspens insoute( ... ). Déjà qu'il se plaint, ce rat - de quoi de quoi ? n'est-il pas l'animal le plus répugnant de la cré - mais à quoi pense-t-il ? A quoi pense-t-il encore, le rat ? Rien de sérieux, Monsieur Barthes : il compte dans sa tête des pommes de terre.

    Pendant sa dernière séance de psychanalyse, il lui a été rigoureusement impossible de parler d'autre chose que de table de multiplication. Et les unités, c'étaient des pommes de terre. Ce qui nous éloigne de notre sujet de science-fiction.

    Il se mord la queue. Lui trouve un goût de sel. Remâche son tissu fade, imprégné de radiations. Pense au voyage. Se trouve lamentablement original. Quoi ! un voyage pourquoi pas interplanétaire ? "Une poubelle dans l'espace" !     Que de grands titres à travers le monde ! et dans le Cyberspace! (prononcer à l'anglaise). Ses glandes salivaires sécrètent de façon attendrie. Il serait un héros. On le récupérerait au bout d'un parachute, balançant sous la toile sa grosse queue annelée.

    Il s'injecte alors son propre venin, par morsure dans la queue. Sa pensée devient incohérente, exclusivement occupée par le moment présent, tout à fait semblable à celle d'un rat qui ne doit avoir pour projet que de survivre et de se nourrir, tout à fait semblable à un malade Alzheimer. Il ne faut pas devenir un rat intellectuel, HEIN, pas du tout un rat intellectuel.

... Que va trouver Notre Rat dans la poubelle ? Sous les déchets radioactifs, des tas de mécanismes de Science-Fiction, des rangées de boutons qu'il poussera de son gros nez avide, insulte à tout cerveau normalement constitué. Comment est-il parvenu à escalader les parois de dur plastique ? (c'est un flash-back) : il a poussé très fort sur ses petites pattes (celles du rat sont véritablement disproportionnées par rapport à la masse de son abdomen) le couvercle de la poubelle, en a introduit le rebord sous la vaste cuve, et il a fait basculer celle-ci.

    Pendant ce temps, sous le kiosque de St-Affrique, la chorale de Millau chantait. C'était la nuit. Les choristes ne se doutaient pas qu'à dix pas d'eux (redoutable cacophonie !) un rat soulevait par le principe du levier, qui figure à la base de toute technique, le monde ambulant d'une poubelle ronde.     Le rat ne se livra pas à ces réflexions métaphysiques d'un autre âge que se font les héros de "Dune" ou de "Bilbo le Hobbitt", déjà fort dépassés : rien qui se dépasse comme la métaphysique. Son but était d'explorer le monde immense des débris, afin d'y repérer telles ou telle substances hallucinogènes, tel carburant, tel mécanisme. Il pressentait en effet dans sa science infuse de rat, dans sa confusion pressentimentale, que ce cylindre ouvert pourrait fonctionner comme une mécanique céleste.

    Qui cela pouvait-il bien intéresser ? Assurément pas un Amateur Sérieux. Mais le rat ne pensait qu'à lui. Il voulait échapper à l'influence, à la pression des couloirs souterrains.

    Non seulement il en rêvait dans sa nuit de rat, mais à peine éveillé, il lui fallait ramper dans les décombres pour subvenir à ses besoins. Une poubelle se présentait, vaste, abondamment pourvue en vivres, et il eût dû chipoter ?

    Branchant un navet sur une carotte, il déclencha la mise à feu. C'était bien là une façon méprisablement agricole de se mettre sur orbite. Bien démodée aussi étaient les procédures ultra-semblables aux mécanismes de l'aviation supersonique. A hurler de rire se fussent présentées telles formules, tels mantras, (le fameux "Biloquèicheune !" de Dunes, qui le hantait).

    Bref, mantra ou pas, Notre Rat se débrouillait avec sa capsule, dont le couvercle, miracle, s'était réassujetti de la façon suivante - non ? supposons que le couvercle soit relié au corps cylindrique par une ficelle, et que les turbulences du décollage aient instauré un mouvement circulaire désordonné permettant au couvercle... - eh bien ! Notre Rat n'en subissait pas moins le mal de mer, son habitacle encombré de trognons tournant sur lui-même à des altitudes insoupçonnables.

    Jamais tel vent n'avait soufflé sur Millau. En bas, la civilisation campagnarde du mois d'août poursuivait imperturbablement son déroulement. Et le rat ne pensait qu'à son estomac retourné, sans aucune pensée métaphysique, quelque agaçant que doive être ce vide pour tout lecteur soucieux de lutter contre le fascisme. Les fascistes sont des rats.

    De ses dents acérées, il perça un trou dans le plastique. Ca tanguait, ça roulait (deux mouvements aisément confondus par le néophyte), puis, tout filait droit, puis, les trous d'air provoquaient tels effondrements qui projettent les passagers au plafgnd dans les meilleurs vols Paris-Athènes, le rat ne voulait pIu~; que dormir : le sommeil est le meilleur moyen d'engranger les informations de la journée afin de les répartir dans les casiers à fantasmes de rats.     Moins on en écrit en vérité, mieux cela vaut : Notre Rat parvient donc à proximité de la lune. Cela se voyait au drapeau américain dûment immobile malgré la vitesse de rotation de notre satellite. Nous vous épargnons les comparaisons enfantines de la lune avec un gigantesque fromage de Hollande, qui eût fait saliver Notre Rat.     Que pourrait-on voir sur la lune ? des caillasses... un volcan en activité comme chez Jules Verne, depuis longtemps voué aux gémonies. Une civilisation de petits hommes verts, avec une mer, de l'atmosphère que des courants magnétiques aurait concentré sur un seul côté de la lune, linvisible. Notre Rat pourrait, muni d'une lunette d'approche, comme dans les dessins enfantins, scruter "la surface de notre satellite" (je cite) et consigner ses notes sur la peau de la banane, mais qui ces élucubrations intéresseraient-elles ?

    Il ressemblerait exactement à un être humain, à l'odeur près, quoique mon ignorance crasseuse me fasse soupçonner (à tort, je n'en doute pas) quelque forte odeur de négligé chez ces astronautes qui passent des mois dans la stratosphère.

    Au tour de la lune il aperçut ce que chacun apercevrait s'il examinait sa surface à travers des trous qu'il aurait rongé par curiosité (les rats sont des animaux extrêmement curieux). Je ne sais pas si la Science-Fiction en est encore à se préoccuper de quelque vraisemblance technique que ce soit. Si j'en crois la rédaction de la revue "Ténèbres", il semblerait qu'elle ait désormais recours à des forces occultes pour tout expliquer.

    Il aperçut donc des courants magnétiques, une mystérieuse lumière mettons pourpre, une formule mathématique depuis longtemps recherchée tracée dans le sable, une aurore boréale sélénite, et la petite culotte de Dracula : pourquoi vouloir chercher l'originalité à tout prix ?

    Il existe des diamants dont la force de réfraction, ou de réfringence, ou prismatique, ou ax + b, permet de nourrir le corps, de transmigrer, d'opérer des greffes de cerveau, de devenir invisible, d'atteindre Dieu, de se torcher de la main gauche quand Ôn est droitier, ou d'être reçu dans les dix premiers à Polytechnique. Pourquoi ne pas faire trouver à Notre Rat un spécimen de cette précieuse production minérale?

    Qui plus est, nous le lui ferions découvrir dans la poubelle, après transmutation due à la dépressurisation (le rat résisterait à toute transformation, voire à la mort, en raison de la radioactivité du contenu de la poubelle). Ce qui prouverait d'une part que l'on ne trouve de diamant qu'à proximité de chez soi sans qu'il soit besoin de voyager, d'autre part que tout de même, il faut se transformer l'âme afin de récolter les précieuses concrétions étincelantes...

    Quelle richesse ! qui a dit que les romans de Science-Fiction n'étaient qu'un bric-à-brac d'idées simplistes ? parce que voyez-vous, j'avais comme première idée de faire traverser à notre poubellonaute une queue de diamants, traînée de poussière intersidérale issue de quelque lointaine explosion astrale, qui serait en forme de queue de rat (mais je gâche le métier), d'où s'ensuivrait maint riche développement symbolique.

    Et je vous en épargne.     Le rat rongerait des diamants, s'appellerait Jeanmaire, se casserait une dent sur le devant, conclurait que rien ne peut le nourrir, et finirait par rédiger une étude sur les reflets, les eaux, les reliefs intérieurs de ces concrétions carboniques, il deviendrait un rival de Caillois sur le plan littéraire, de van Cleef et Arpels sur le plan de la taille, car il n'est rien de plus dur que ces dents de rongeur...     Mais nous devons annoncer l'Apocalypse. La Science-Fiction en effet se caractérise par son aspect prophétique, avertissant l'humanité de quelque incessante menace. Elle ne se déroule pas tant dans l'avenir que dans un passé mythique, ou plutôt, les notions de futur et de passé n'ont plus grande signification, se' mêlant quelque peu : souvent l'action se déroule à une époque abstraite.

    L'aventure de Notre Rat ne peut se terminer bien, à mons d'annoncer à l'humanité en extase de rut une immortalité relative et des pouvoirs génétiques illimités à la Houellebecque. Il effectua donc une fausse manoeuvre : en débranchant Dieu sait quelle connection de légumes, ou en branchant telles racines incompatibles, bref quelque chose de très agricole, à moins qu'on ne le mette en relation avec la production de méthane dégagé par les végétaux en décomposition.

    Il peut aussi avoir tourné sa casquette vers l'avant, ou toute autre invention puérile. Et ne croyez pas qu'il suffise de dénoncer sa propre puérilité pour s'en tenir absout. Il se rendit compte de sa bévue à une sécrétion nouvelle qui lui encombra tout soudain le cerveau droit. Mais au sein de ce gras liquide répandu subsistait la Pensée :

    - Quelle "fausse manoeuvre" puis-je bien avoir accomplie ? En quoi diffère-t-elle de la procédure d'enclenchement qui m'a satellisée ? N'en vais-je pas moins à vau-l'eau ? La première fausse manoeuvre n'est-elle pas de naître ? "

    Oui, je vous le demande ?

    Disons que Notre Rat se rapprochait du dénouement, quand il est si agréable de ne rien faire en contemplant le paysage interplanétaire à travers les trous déchiquetés d'une poubelle. Cette dernière accélérait, adoptant une trajectoire non plus orbitale, mais tangentielle.     L'absorption du yaourt. - Le yaourt est cette matière visqueuse qui sort du gland des hommes et qui dégouline sur les visages extatiques des belles, dans les truquages porno. C'est un procédé très facile paraît-il. Mais ici, Notre rat se trouvait à l'intérieur, tout soudain, d'une. marée tout humaine de yaourt. Il n'avait pas atteint la Voie Lactée, mais une contrée chimérique, bourrée à mort de maléfices : n'entendait-il pas dans son délire asphyxié les ricanements de la Princesse Bavmerda ?

    - Tu écris des conneries, disait la Voix. Tu penses des conneries. Tu n'as rien de drôle, rien de métaphysique, ni de fasciste ni d'antifasciste, tu n'es rien. Qu'un rat. Qui n'encombre même pas l'atmosphère. Or je suis, moi, la Princesse de la création et de la destruction" (voir article "Kali"). "Ma mission est de détruire tout ce qui ne signifie rien, tout ce qui ne signifie pas. De quoi es-tu le signe, ô rat?"

    Et yaourt de couler, de s'insinuer, de s'infiltrer, de s'immiscer. Il en mangeait, mais c'était inépuisable. Il éternuait dans le yaourt, incapable de mettre en batterie une riche défense reposant pourtant sur l'inextinguible symbolique du rat à travers les cultures : petit animal industrieux, très proche de l'humain, omnivore, logeant partout, destructeur des charognes, symbole de la Mort et sachant peut-être qu'il allait mourir.

    Il mangeait bien, son aorte commençait à donner des signes de faiblesse. "Je suis signe de faiblesse", pensa-t-il. Mais comment se faire entendre, lui tout noir, à travers tout ce blanc ? Sucré, soit, et à la vanille, mais blanc. Bavmerda, incompréhensiblement loquace pour un si insignifiant cas, déversait sur lui à travers l'écoulement soyeux du yaourt, à travers les bourdonnements internes provoqués par l'épanchement du fluide cérébral de sa victime, un réquisitoire serré :

    - Tu n'as pas d'argent. Tu ne représentes rien. Tu ne penses qu'à toi-même. Tu ne tiens pas compte des Aûûûûtres" - sa voix acquérait à travers les espaces un vibrato exaspérant.

    Le rat pensait. Il soulèverait bien à la fin cette chape blanche de produit agricole (le lait). Il finit par se dégager, pointa le museau, et tint le discours souvant :

    "0 Bavmerda, "ou de quelque nom qu'il te plaise être appelée", je vais délivrer un message. "

    La Princesse se boucha les oreilles avec ses pattes d'insecte agricole. Le rat poursuivit donc :

    - Les Autres, dont tu te targues, ne sont pas tes amis; Tu prétends qu'il faut les aimer sans doute, et tenir compte d'eux. Mais s'ils sont emmerdants, tu les rejettes et tu les tues. Où est, toute puissante de mon cul, ta générosité ?

    Il dérapait. Considérablement. Comment les insultes constitueraient-elles une base positive pour la négociation ? Ce n'était pas ainsi, assurément, qu'on pouvait s'adresser à la Princesse Bavmerda. Il attaqua la reine. Son voyage interplanétaire, le mettant en contact de toutes ces forces magnétiques et autres, l'avait blindé contre toutes sortes d'attendrissements.

    Il sentit sous ses dents acérées craquer définitivement la carapace de chitine de la reine insectuaire, mais par-dessous, ut fit saepe, "comme il arrive souvent", le goût était dégueulasse. Il recracha, et forma la constellation de la Bave Mort d'Asthme, par moins 25 de déclinaison à 47"28, à lh 22. Bon sang de Vénus, pensa-t-il, nous voilà en pleine cosmo.

    Comment pourrais-je me faire accepter par le monde des spirites néo-fascistes dénonçant le fascisme ? Il prononça la formule "abraxas tsé-tsé", mais les mouches ne tombaient pas, il lui semblait être environné de tout un essaim piquetant de mouchettes blanches extrêmement insinuante. Plus il se grattait, plus elles pénétraient les narines ramifiées de son museau sensible.

    De la visière de sa casquette, dont il avait oublié l'usage jusque-là, il les écarta, et mourut, donc ne mourut pas, et repartit pour de nouvelles aventures : il fut une fois donc un rat, engraisé de poussières astrales, qui, luminescent et les poils du museau aimantés, tomba en arêt érectif devant une poubelle fendue du haut en bas par un rayonnement jaune very mysterious....

    Chute : le rat tomba.