LATIN
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LE LATIN DISCOURS SUR L'HOMME

Le latin est une langue vieille, dont nous devons nous débarrasser à tout prix, car il faut vivre avec son temps.

Je propose que nous tous, nous commencions par nous couper les pieds, qui sont des instruments très vieux, afin de les remplacer par des planches à roulettes, ce qui permettra de créer des emplois.

Ceux qui abandonnent le latin participent en toute innocence à la démolition d'une mémoire et d'une culture de plus de vingt siècles. Hardi les mecs, soyez modernes, dans cent ans vous démolirez les cathédrales.

Tel était le cri que je lançais à l'issue d'un conseil de classe où j'apprenais que la plupart de mes élèves choisissaient d'abandonner l'option latin à la fin de la seconde, au moment même où le monde latin, après trois années de dur apprentissage, allait enfin leur ouvrir ses portes, alors qu'ils abandonnaient à deux pas du sommet, ce qu'aucun alpiniste n'aurait fait.

Mais renseignements pris, il paraît que je dis n'importe quoi, et que je suis toujours aussi con ; vous me permettrez, chers contradicteurs, d'estimer que vos arguments ne sont pas très convaincants, et ne tiennent pas la route. Un haussement d'épaules, un ricanement, ne font pas le poids, je suis, désolé. Permettez-moi donc d'insister.

Une grande publicité est faite à juste titre à l'effort sportif : alpinisme, foot-ball, tennis, et c'est merveilleux - le corps a été méprisé pendant trop de siècles pour que nous envisagions de blâmer cet enthousiasme populaire pour la cause sportive. Mais ce que les gens admettent fort bien pour le sport, pourquoi diable sont-ils si réfractaires à l'admettre pour les choses dites "de l'esprit" ?

Ces deux domaines étant d'ailleurs très artificiellement séparés. Où a-t-on vu qu'un parfait imbécile parvenait aux sommets des championnats ? mais où a-t-on vu aussi qu'on devenait champion de tennis en jouant au badmington avec sa petite soeur, ou foot-balleur international en shootant dans des boîtes à conserve ? De même, on ne parvient à l'épanouissement dit intellectuel qu'en transpirant sur des livres, ce qui n'est pas moderne du tout.

Comme le disait devant moi un jour un garçon de 13 ans qui commençait, contre son gré, à étudier l'espagnol -j'aimerais d'ailleurs qu'on me cite quoi que ce soit qu'un enfant étudierait de son plein gré : : "Je ne vais tout de même pas me faire ch... à apprendre une deuxième langue vivante", sous-entendu "l'anglais suffit". Il disait aussi, ce charmant jeune homme : "Je connais une fille qui n'arrête pas de lire. Elle est nulle. Ce n'est pas en restant enfermée dans ses bouquins qu'elle va s'ouvrir sur l'avenir, et qu'elle saura se servir d'un ordinateur pour préparer le futur".

Ces deux mots d'enfants, mots terribles, nous montrent l'ampleur de la tâche. Ils prouvent trois choses : d'une part, que tous les domaines de la culture se valent, et que défendre le latin c'est aussi bien défendre l'espagnol, la lecture, que les sports ou l'anglais. Les professeurs de maths et de physique auraient d'autres arguments à apporter, que mon incompétence m'empêchent de faire valoir.

Deuxièmement, mais ai-je besoin de vous le rappeler, que le concept d'utilité n'est pas de mise à l'école, du moins dans une perspective à court terme, et j'y reviendrai : ce n'est pas à vous que j'ai besoin de rappeler le conte de Voltaire "Jeannot et Colin", où toutes les matières sont passées au crible de l'utilitarisme, puis éliminées : devrons-nous bientôt limiter nos connaissances géographiques à l'Europe sous prétexte que nous n'en sortirons pas, ou historiques au XXè siècle, comme cela a failli se passer dans les programmes d'histoire, sous prétexte que tout ça, c'est des vieilleries ?

Troisièmement, que les jeunes gens et filles avant dix-huit ans ne sont pas déclarés majeurs non pas dans une perspective esclavagiste de domination injuste de l'enfance, comme ont voulu nous le faire croire les prétendus disciples de Françoise Dolto, une Françoise Dolto mal comprise je m'empresse de le dire, mais tout simplement parce qu'ils ne sont pas capables encore de juger de ce qui est bon pour leur éducation et de ce qui ne l'est pas.

Et voilà pourquoi le choix des options doit être fait par les parents d'élèves, et non par leurs enfants. Jamais, vous m'entendez, jamais un enfant ne choisira le latin par lui-même, sans y avoir été fortement incité, pour ne pas dire, mais disons-le, forcé. Puis-je d'ailleurs préciser qu'une éducation de type libéral me semble directement contradictoire avec le choix du latin en option, du goût de la lecture, du goût de quelque difficulté que ce soit d'ailleurs.

On abandonne le latin dès la fin de la cinquième, parce que disent les enfants "ça ne sert à rien". Je le répète, ce n'est pas à votre enfant de décider, il ne sait pas ce qui sert et ce qui ne sert pas. C'est à vous, parents, de décider à sa place, voire de lui forcer quelque peu la main, comme vous le faites en surveillant ses sorties le soir et, parfaitement, ses fréquentations, car contrairement à une autre idée reçue, tout le monde il est pas beau, tout le monde il est pas gentil, sans référence à quelque origine ethnique que ce soit.

Et si votre enfant vous fait une crise de nerfs, c'est tout votre système éducatif qui est à revoir. S'il se roule par terre, il est évident qu'il n'y a rien à faire pour le choix du latin, il n'y a d'ailleurs vraisemblablement plus rien à faire pour un nombre de considérable de choses.

Puisque nous parlons du caractère spontané à préserver à tout prix n'est-ce pas de l'enfant, il faut bien savoir que l'enfant, être faible, qui n'a pas à être encensé plus que n'importe quel autre âge, se dirigera toujours de lui-même vers ce qui demande le moins d'effort et promet les récompenses les plus immédiates, à moins qu'il ne s'agisse que d'une pulsion, elle aussi encensée, mais qui peut cesser aussi rapidement qu'elle a surgi.

Un enfant ne peut manifester de la persévérance que s'il est activement incité, soutenu, dirigé, quelque peu - eh oui ! -contraint et forcé par la famille. Ce qui ne veut pas dire qu'il faille élever l'enfant selon des structures répressives dignes des familles d'officier de cavalerie de naguère.

Voilà pourquoi je m'adresse de préférence à un public adulte et responsable, et non pas à des jeunes gens qui malgré leurs indéniables qualités préfèreront toujours étudier le VTT et le karaoké parce que c'est plus fun. Cela me rappelle une fameuse directive inspectorale recommandant aux professeurs de laisser les enfants découvrir eux-mêmes la poésie, cette mal-aimée ; désormais, les textes de récitation devaient être librement choisis. Jusqu'au jour où je me suis aperçu que ces petits salopiauds allaient tout simplement rechercher des textes qu'ils avaient déjà appris dans les classes antérieures, non pas vous le pensez bien dans un souci de découverte, mais dans une préoccupation de facilité, de rendement immédiat.

Où a-t-on vu que les enfants aimaient "spontanément" la poésie ? Qu'on me permette aussi de féliciter tous les parents qui paraît-il privent leurs enfants de leur enfance en les contraignant à étudier le violon ou le piano : ils leur offrent le plus beau cadeau qu'on puisse faire à un être humain, celui de le séparer de la masse. Je ne vois pas en quoi il est formateur de s'affronter à la bêtise humaine. Je me souviens de certains enfants qui chantaient pour le festival de la Chaise-Dieu, et qui avaient du mal à se lier avec les petits enfants du coin, parce qu'il devaient se costumer et se soigner pour participer aux répétitions et aux représentations.

Ils se faisaient traiter de pédés par les autres garçons du village. Qu'est-ce qui vaut mieux pour former un enfant, d'apprendre tous les préjugés de la stupidité humaine dès leur plus jeune âge, parce qu'après tout c'est bien à ces gens-là qu'il va falloir avoir affaire et s'adapter, ou bien de fréquenter Bach et Palestrina ? Pour moi mon choix est fait, et j'estime qu'il n'est pas nécessaire de se frotter à toutes les catégories d'imbéciles ou de bornés pour faire son chemin dans la vie.

Le latin, la musique, la danse, tout ce qui est du domaine de l'éducation, appartient au domaine de l'élite, j'en suis navré pour tous ceux qui confondent la démocratie avec l'amour des bas-fonds. C'est justement au nom du respect et de l'amour de nos élèves que je parle. Le principe du réalisme et de l'utilitarisme sert en fait de prétexte à un ignoble désir de rétrécissement des esprits. Or ces principes d' "utilité" sont hélas prônés jusque dans les plus hautes sphères gouvernementales. Il n'y a pas des "matières utiles" et des "matières inutiles". Si l'on enseignait le chinois, la mécanique ou le théâtre, l'esprit des élèves serait aussi formé que par le biais des matières dites traditionnelles.

Et voilà où le bât blesse les défenseurs du latin : ils prétendent que sa connaissance permet de mieux connaître la langue française. Ils affichent des arguments utilitaires, ils font complètement fausse route, car on pourra toujours leur opposer quelque chose qui soit plus directement utilitaire que le latin, comme l'art de réparer une machine à laver, qui n'est évidemment pas plus ridicule qu'autre chose. Et même en admettant que le latin soitr "utile", on les rembarrera par un sourire dédaigneux ou des exclamations sans suite avec la tête en arrière - très important, la tête en arrière, car qui veut noyer son chien l'accuse de la rage.

Est inexact également l'argument selon lequel le latin permet d'acquérir une logique et une rigueur de l'esprit - c'est archi-faux : j'ai toujours traduit au pifomètre, à l'instinct si vous préférez, ce qui me permettait d'être tantôt excellent tantôt archi-nul, ce qui m'a donné juste la moyenne nécessaire au décrochage du certificat de latin. Je dirai même qu'il me suffisait de respecter les conseils d'investigation méticuleusement grammaticale pour infailliblement me planter - même chose en littérature, où l'intuition m'a toujours tenu lieu d'analyse - je les enseigne cependant à mes élèves car il paraît qu'il y a des tempéraments pour lesquels "ça marche".

Il s'agit d'ailleurs précisément de ces tempéraments qui n'ont aucun sens de la littérature, qui s'imaginent qu'il suffît de compter les pieds d'un vers pour faire de la poésie, ceux-là qui à l'oral du bac, m'ayant savamment disséqué le système des rimes d'un Baudelaire, ne comprennent même pas ma question indignée sur la musique du texte - Comment ça, la musique de Baudelaire visiblement, ça n'était pas "au programme".

Il faut bien que cela soit dit, et je l'ai fait inscrire en exergue aux classeurs : le latin, c'est comme la musique, les fleurs et les moustiques, ça ne sert rigoureusement à rien ; c'est comme le parti communiste sous Brejnev, ou comme ta femme : c'est là, et il faut qu'on l'aime. A partir de là, et une fois évacués les petits ados stakhanovistes de l'utilitaire - car ce n'est pas non plus parce que vous faites abandonner le latin à vos enfants que vous les garantissez contre le chômage - on peut enfin parler du plaisir.

Non pas du plaisir immédiat, cette éjaculation précoce, qui ne fait pas jouir, mais du plaisir de lire un texte, de le remâcher, de relire pour la dixième fois "I'Enéide" ou "l'Iliade", d'en comprendre vaguement le sens, de se reporter aux notes en bas de page, d'escalader sa bibliothèque pour vérifier une référence, de lire à haute voix pour faire sonner les syllabes, latines ou grecques, avec prononciation érasmienne ou démotique, bref, rien que de l'emmerdant pour les passionnés du Nintendo.

Du plaisir de vieux. Du plaisir d'intello. Du plaisir de lambin. Un exercice austère, nostalgique et poignant. L'impression q'une grosse voix, ou le petit filet subtil de Catulle, vous parlent à travers deux mille années de brouillard, l'impression de tendre la main à une chaîne infinie de chercheurs, qui à travers les siècles, d'Ernout à Willamowitz-Moellendorf- ce nom mes aïeux -, de Scaliger, de Servet, brûlé par Calvin à Genève, à Servius, se sont passé le relai toujours flamboyant du flambeau romain - et c'est cela que vous voulez éteindre, tas de marchands ?

Brel, toi qui as comparé les jeunes latinistes à des coeurs enfouis sous la laine parce qu'ils ont déjà froid, grand Jacques, tu as raté une occasion de te taire, tu n'es jamais tombé dans les langues anciennes comme Obélix dans la potion magique quand il était petit. Respecte ce que tu ne comprends pas - je t'adore bien sûr, mais il y a tant de choses à apprendre! pourquoi le latin, pourquoi ces matières-là ?

Il y a simplement les limites de l'emploi du temps, et de la résistance physique des élèves. Il y a les traditions, et ce que l'on appelle improprement le poids des traditions, si encombrantes paraît-il, alors que leur bonne et saine utilisation permet de former les esprits occidentaux contemporains, sans la moindre approbation de certaines instances étroitement nationalistes ou régionalistes ou européennes, suivez mes regards un peu partout.

Je sais que je m'adresse à une assistance acquise d'avance, et ne prétends pas faire acte d'originalité. Je veux tout reprendre en un faisceau antifasciste, alles zusammenfassen, et stimuler le plus possible d'entre nous à entreprendre une croisade par la parole, qui est notre métier à tous.

Mais pour en revenir à notre propos : le fait que l'école s'occupe de choses inactuelles, de problèmes refroidis, comme la civilisation latine, la littérature japonaise, scandaleusement négligée, on ne rit pas, les lois de la physique - mais ici le problème se pose différemment, car leurs utilités sont immédiates, quoique ! - le fait que l'école traite des choses avec recul est justement la garantie de son impartialité.

On nous dit, on nous claironne de toute part, que l'école est coupée de la société, de la vie : je parle toujours du latin. On voudrait que l'école prépare à comprendre le monde dans lequel nous vivons : il faudrait des cours sur le Congo, sur la gestion du Crédit Lyonnais, sur le rap, que sais-je ? Sur la réforme de la Sécurité Sociale, sur les pédophiles, sur le code de la route : certes !

Le problème serait de trouver du personnel qui consente à se pencher sur ces problèmes en compagnie d'enfants ou d'adolescents dans l'impartialité. Je me vois mal faire un cours sur la Yougoslavie et sur sa situation politique, car je n'y connais rien. Or il est très facile de trouver des tas de gens qui s'y connaissent en tout, et qui ne manqueront pas d'enseigner à nos enfants leurs idées toutes faites et leurs sectarismes.

Je vois mal un débat sur le PACS ou sur l'avortement, ou sur l'Irak, ou sur toute autre question d'actualité, à l'école, avec d'une part des adolescents qui n'y connaissent rien, et d'autre part des adultes qui s'imagineront trop volontiers qu'il suffit s'avoir une opinion et de s'y tenir pour s'y connaître, en toute bonne foi d'ailleurs. Je sais que vous considérez tout cela comme des lieux communs, mais hélas, ils ne le sont pas pour tous, et comme disait je ne sais plus qui, les portes ouvertes ont toujours de solides chambranles, non, ce n'est pas une obscénité. Comme quoi des cours d'huisserie et de menuiserie seraient aussi bien utiles, et qu'il n'y a pas de limites au savoir humain, c'est pourquoi je me demande pourquoi il faudrait en retrancher le latin, j'y tiens.

Priver ses enfants du latin ne les a jamais garantis contre le chômage. Les orientations, nous ne cessons tous de le clamer, sont prématurées, n'en déplaise aux chefs d'entreprise pour ne pas dire aux patrons - il y a des mots tabous... Parents, vous choisissez les options de vos enfants en fonction de leur future activité professionnelle, alors que la plupart des métiers qu'ils feront n'existent pas encore aujourd'hui, et que nul ne peut prévoir à quoi exactement "ils serviront".

Ce principe d'utilité, à qui l'on n'a jamais fini de tordre le cou, a fini par gangrener tout le rapport de la population à son école, et même au savoir.

Une élève de troisième me disait : "Nos parents croient qu'on étudie pour apprendre un métier plus tard, alors que nous étudions pour apprendre à penser".

J'entends dire qu'il faut intéresser les élèves au monde extérieur. C'est le journal, c'est la télévision, c'est la discussion en famille qui accomplit cela. Un brave parent d'élèves me disait récemment : "Mais les journaux, ils ne les lisent pas". Croyez-vous qu'ils écouteront les cours, sous prétexte que ces derniers traiteront de l'actualité ? pas davantage. Un professeur un jour nous demanda de choisir notre programme. Ce fut Albert Camus.

Eh bien ! à peine Albert Camus était-il le sujet de nos cours que nous nous en désistéressâmes aussitôt, par le seul fait que cela devenait une matière enseignée, et requérant un effort.

Je prendrais encore pour exemple ces cours de techno en terminales, bac option techno. En quel cours, selon vous, les élèves chahutent-ils et refusent-ils d'écouter quoi que ce soit ? Vous avez gagné, en techno...

C'est l'école, c'est le cours en soi, qui est en cause. C'est le rapport entre un groupe d'adolescents ou d'enfants. et un professeur seul qui importe, et non pas des réformes sur le contenu de l'enseignement. Les réformes qui se succèdent me font penser à un pharmacien qui repeindrait sans cesse de neuf le bois de sa vitrine pour lutter contre le sida.

Et ici, le sida mental, c'est le dénigrement systématique de l'école, de la culture, au profit de je ne sais quelle nature, celle des camps para-militaires sans doute. L'homme n'est pas naturel, combien de fois faudra-t-il donc vous le répéter, tas de bornés, l'homme est un produit culturel, Dieu a créé l'homme, soit, mais ensuite, l'homme s'est créé lui-même, et de mille façons, avec mille langues, mille cultures.

C'est le rapport humain qui compte, et ce rapport est aussi éternel que la marche à pied que j'évoquais en ouverture. Et ce n'est pas parce que l'époque est moderne que nous devons modifier la façon de marcher à pied. Depuis que le monde est monde, une classe, c'est un professeur en face de ses élèves, avec ou sans leur confiance, avec ou sans courant qui passe, un point c'est tout.

L'époque est moderne, certes, mais l'homme, le rapport humain, le rapport pédagogique, sont éternels, et loin de moi l'idée de vouloir brûler Internet comme un publicité haineuse veut le faire croire aux masses. Mais ce que nous voulons dire, c'est qu' internet, sans l'application de notre bon vieux cerveau, ne vaudra rien.

Je suis d'ailleurs persuadé, tant est grande ma confiance dans l'humanité, que nous parviendrons à en faire bon usage, de même qu'il existe un excellent usage des livres, de la radio, de la télévision, du latin et du portable. Et les réformes successives de l'éducation n'empêcheront pas qu'à la fin, il y aura toujours une classe face à un prof, et cela n'est pas qu'une technique, car au-delà de la technique, il y a le sentiment, la tendresse, le feeling, et cela, cet instinct humain-là, ou ce don si vous y tenez de communication, ne s'apprend dans aucun, vous l'entendez bien, dans aucun IUFM, "Institut universitaire de formation des maîtres".

Et la cause de l'échec scolaire provient non pas de ce que l'école serait en je ne sais quel décalage avec je ne sais quelle actualité, mais de ce qu'on répète depuis plus de trente ans sur le caractère néfaste de l'école, prétendûment contraire à la liberté. Cette propagande n'est pas moderne, elle est criminelle. Elle n'est pas moderne, parce que de tout temps, comme le disent les apprentis philosophes, l'enfant a été rebelle à l'étude, à l'effort, s'il ne sent pas l'autorité affectueuse des parents derrière lui.

Autorité, mais affectueuse. Affectueuse, mais autoritaire.

Cette propagande est criminelle, parce que cette liberté que l'on propose est celle où l'enfant sera mêlé directement à la société adulte, et certes, il souhaite de toutes ses forces être mêlé à la société adulte, être comme les grands, devenir grand. Mais il serait trop tôt, il y serait irrémédiablement broyé, il serait exploité, dans un monde du travail qui serait trop dur pour lui, il deviendrait esclave, comme tant de petits Pakistanais, ou même tant de jeunes Anglais paraît-il.

L'école contre la liberté, c'est une idée criminelle, car il y a certains pays où l'école est interdite aux filles, comme en Afghanistan, et pourquoi pas un jour aux garçons, aux adultes, à tout le monde.

C'est pourquoi il est vain de juger le latin, ou quelque matière que ce soit, à la courte aune de l'utilitarisme. Le latin ne demande un effort, comme toute matière, qu'en vue de l'acquisition d'une liberté supplémentaire, de même que les efforts de l'entraînement sont récompensés par la conquête d'un sommet, la traversée de la piscine à la nage, ou la première place à l'étape cycliste, bonjour Virenque.

Et de même que ce n'est pas parce que certains se dopent qu'il faut condamner l'activité sportive, de même ce n'est pas parce que l'université a formé de vieux crétins et il y en a ! plein ! qu'il faut condamner toute activité intellectuelle.

Défendre le latin, c'est défendre la liberté, car plus l'homme en sait, plus il est libre. "Laissez dire les sots : le savoir a son prix", disait déjà La Fontaine, encore un auteur ringard. Voilà le crime : faire croire aux jeunes que ce qui est vieux est démodé, alorts que c'est éternel. Voilà le crime : supprimer l'éternité, évacuer l'âme des enfants de leur éternité. "Vis un siècle, étudie un siècle", dit le proverbe russe - il y a toujours proverbe russe. C'est pourquoi priver ses enfants du latin, comme on l'a déjà privé du grec - les cours de l'un et les cours de l'autre se déroulant en général et fort intelligemment exactement aux mêmes heures - est une aberration comme disait l'autre.

Pourquoi abandonne-t-on le latin ? Parce que le latin est mal défendu. L'argument selon lequel le latin permet d'avoir des points au bac est minable. Le bac est devenu pratiquement automatique, sur trois ans, tant son niveau en matières littéraires est devenu faible. L'argument selon lequel le latin permet de mieux connaître la langue française est insuffisant, car l'étude de l'anglais ou des maths permet aussi de la perfectionner.

La seule façon de s'améliorer en français est de lire, de lire, de lire, ce qui améliore non seulement la note de français, mais aussi la qualité de celui qui lit, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait que la lecture pour devenir un homme, je n'ai jamais dit cela. Mais la lecture est un aussi bon moyen que le ski ou le yoga, disciplines difficiles et demandant un effort, un investissement.

Le latin ne forme donc pas plus l'esprit que les autres matières. Il ne rend pas les gens ordonnés dans la tête, ni maniaques, ni vieux croûton. Il contribue à vous rendre libres, à former l'homme.

Je reprends à présent les termes d'une interview du metteur en scène et acteur Daniel Mesguich : naguère, quand on ne comprenait pas, on faisait un effort pour comprendre. De nos jours, du moment qu'on ne comprend pas la chose d'en face, c'est la chose d'en face qui est con. Et c'est ainsi qu'on cède aux opinions, qu'on se laisse aller à vau-l'eau, et qu'on casse les cabines téléphoniques parce qu'on ne comprend plus rien.

J'espère - "I had a dream", "J'ai fait un rêve" - d'une part ne pas finir comme Martin Luther King, d'autre part ne pas rester seul dans cette croisade que je lance aujourd'hui contre l'obscurantisme, contre la propagande insensée faite dans les couches défavorisées contre le savoir qui est le seul rempart éternel contre la barbarie. C'est à nous, enseignants et hommes de bonne volonté, à prendre le flambeau et à le multiplier, car ne l'oubliez pas, jamais les journalistes ne viendront vous chercher pour vous demander, ce que vous en pensez.

Et vous n'êtes pas d'assez grands pontes universitaires pour que le Monde vous ouvre ses colonnes. En vérité, je vous le dis, ils ne viendront que si nous sommes de plus en plus nombreux, car sans vouloir jeter la pierre à l'ensemble de leur profession, force est de constater qu'ils ne vont spontanément qu'au-devant de ce qui est gros. Au heu de les laisser disputer sur le nombre des morts au Nicaragua, nous les contraindrons à compter les vivants. .